[Critique] Midnight Special

CINEMAS PARALLELES

Midnight Special, Jeff Nichols (2016)

 

            J’étais, lors de la projection de Midnight Special, dans la même humeur que celle de la projection de Carol. Il y a clairement dans le film de Nichols cette semblable tendance à l’hommage (pour le cinéma de Spielberg ou de Carpenter) que pour celui de Todd Haynes (pour le mélodramatique, Douglas Sirk en tête). Leur publicité parle pour eux. On les a vendus comme des films hors de leur temps. C’est plus net encore pour Carol qu’il est un film d’époque et tourné en pellicule 16mm. On parle beaucoup de Sirk pour Haynes, mais j’ai été très étonné de ne voir personne faire remarquer les analogies qu’il tient avec un genre plus large, et je pense principalement à Brève Rencontre. Outre la structure de sa narration, Todd Haynes reprend à David Lean des scènes entières à David Lean, voire même des plans précis, de son chef d’œuvre de 1946. Mais l’on s’exprime mieux avec images :

            Mais ce n’est pas un reproche que je fais. Au contraire, j’ai beaucoup apprécié le film d’Haynes. Le produit final de son film se détache du simple héritage. Il sait tirer profit d’un genre qu’il affectionne et délivre quelque chose de nouveau, qui n’est pas le moins du monde restreint à la comparaison avec ses pères. Carol, ce sont les résurgences d’un cinéma qui s’accomplit finalement dans le présent. Une pierre qui parfait l’édifice.

            Mais revenons maintenant à Nichols. Vous devez comprendre où je veux en venir : Midnight Special réussit-il le même pari que Carol ? Ma réponse est assez simple et brève : oui. Tout de même, on parle de Jeff Nichols, qui après seulement trois films n’a déjà plus besoin de prouver son talent. Il est tout l’inverse d’un Colin Treverrow réalisant Jurassic World – il faut voir comment avec une extrême simplicité, une voiture la nuit, il arrive à être cent fois plus époustouflant qu’un combat T-Rex. L’argument est léger me direz-vous, mais que dire de plus sinon que son film ne souffre en aucun cas de la comparaison avec Rencontres du troisième type ou Starman. On éprouve devant Midnight Special la même fascination que Richard Dreyfuss devant l’image de sa montagne. Nichols fait fi des superficialités narratives pour tracer un film d’une fluidité impressionnante, tel un rayon de lumière – bleu en l’occurrence. Plus encore, Nichols est avare d’informations, de scènes, de pans entiers de scénario (il avoue l’avoir drastiquement recoupé). Une manière de se sortir des redondances d’une course-poursuite. Le film n’est d’ailleurs qu’une course-poursuite, qui ne fatigue jamais le spectateur. Une manière d’épaissir un mystère et nous scotcher trente minutes à une multitude de questions. On regrettera seulement qu’une fois ce mystère dissipé, l’intrigue se révèle assez décevante. Mais cette retenue est aussi une manière également de mettre en avant ce qui compte réellement : le basculement d’un père et de son fils de l’ombre à la lumière.

            Car je peux en réalité vous fournir un meilleur argument. Ce qui fait de Midnight Special un film particulier, affranchi des années 80, c’est la capacité de Nichols d’y insuffler ses obsessions d’auteur. A l’instar de Take Shelter, Midnight Special est formidable film sur l’angoisse. L’angoisse d’être père – il l’est d’ailleurs depuis peu. On connait depuis Mud le talent de Nichols pour le récit initiatique. Pour Midnight Special l’initiation est plus nuancée. Roy (Michael Shannon) n’apprend pas à devenir un homme, il devient un père. Dès le début il n’est déjà question que de cela. Que sait-on de Roy sinon qu’il est le père d’Alton ? Que son mariage est fini depuis longtemps, qu’il était passif deux ans durant. Et c’est tout. Roy n’est pas un individu indépendant, il ne vit que par et pour son fils. C’est un homme qui n’était pas prêt à être père et a perdu son fils. Il le reprend et est alors prêt à tout pour le protéger. Mais, et c’est là que le film est déchirant, c’est en le quittant à nouveau qu’il atteint son but : devenir un réel père.

            S’il est clair que la science-fiction de Nichols n’est pas son fort, on s’en passerait presque tant il réussit à éblouir aussi bien que Spielberg ou Carpenter. C’est sans doute que plus que le genre, ce sont les émotions et les sensations que Nichols comprend le mieux.

J.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s