Dunkerque (2017), de Christopher Nolan

            Il y a une chose étonnante avec Christopher Nolan : il y a toujours, malgré son succès général, une réticence dans le milieu cinéphilique à l’aimer totalement. On aime malgré notre volonté, malgré cette petite voix qui nous dit que l’on se fait avoir quelque part, qu’on nous mène en bateau. S’il existe une raison, c’est celle, tout à fait logique, que Nolan est aujourd’hui le cinéaste le plus à même de nous manipuler. Un virtuose de la dramaturgie cinématographique, le prouve ces films en apparence alambiqués, incompréhensibles qui se révèlent tout à fait cohérents plus l’intrigue avance. C’est un des premiers degrés de l’illusion que Nolan fait au spectateur. Faire croire que l’on se trouve dans un régime esthétique alors qu’en réalité tous les éléments de ses films appartiennent au régime représentatif. Chez Nolan, pas de superflus, d’inutiles. C’est sans doute, comme l’a prouvé la controverse sur la fin à Valence dans Dark Knight Rises, Nolan (avec M. Night Shyamalan) le plus respectueux du fusil de Tchékhov[1].

            La deuxième chose qui nous perturbe, intimement liée à la première, c’est sans doute que Nolan est un réalisateur à la production cinématographique anachronique. Tous les films du réalisateur anglais sont de grands exemples de ce sont était capable le cinéma classique hollywoodien. Si l’on se demande en premier lieu ce que Dunkerque a de classique (car il a sûrement étonné beaucoup de spectateurs), c’est en réalité le film plus classique de Nolan. Mais avant, un retour sur les principes de formes et d’intrigues du cinéma classique hollywoodien. Pure mise en pratique de la pensée aristotéicienne de la représentation artistique, le cinéma classique hollywoodien s’est développé réellement à partir de Griffith et son montage alterné. Ce montage alterné, c’est l’incarnation du primat de l’action sur le reste : permettre au spectateur d’assister alternativement à la représentation de plusieurs actions se déroulant simultanément dans l’intrigue. Si Nolan tend dernièrement à supprimer la simultanéité des actions dans ces montages alternés, l’ambition est la même : faire monter la tension à son apogée. Une technique imparable. Pour Aristote, pas d’intériorité, les personnages ne doivent s’exprimer que par leurs actions. Une règle respectée à la lettre par le cinéma classique car, en plus de permettre une intrigue captivante, ce primat de l’action servait une idéologie très américaine de l’homme moyen. Celui qui agit avant de penser. L’homme fort, brave, honorable dont le plus bel exemple reste John Wayne. Dans Dunkerque, cette règle est exacerbée. Nous n’avons plus de personnages. Nous ne connaissons pas les noms des soldats (juste ceux des morts – si l’on affirme sa personnalité, on meurt) et nous sommes à peine amenés à connaitre l’âge et la profession des civils. Ils sont tous entiers dans leur action, survivre ou secourir. Le film semble plus se rapprocher d’une propagande de la nation anglaise (malgré la défaite) empreinte d’une idéologie très américaine.

            Si l’on se sent si sale d’être pris dans cette intrigue si bien manipulé, c’est sûrement que l’on se rend compte que ce qui marche sur le plus grand public, c’est ce que 50 ans de cinéma international s’était évertué à transgresser, oublier, etc. L’impression pour tout cinéphile d’avoir perdu un demi-siècle de cinéma.

J.

[1] Si un objet est indiqué ou visible dans la première partie de l’histoire, alors cet objet doit devenir utile dans la suite de l’intrigue. Ce qui élimine tout objet inutile d’une intrigue.

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